Le porno ? Pas mon enfant !

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Ce n’était pas la première fois que je les trouvais bizarres. J’étais montée dans leur chambre pour y poser du linge, et je les avais trouvés avec cette tête très particulière des enfants qui se savent surpris et se sentent coupables. Cette fois-là, j’ai insisté pour comprendre ce qui les mettait dans cet état. 
 

C’était l’année dernière, juste avant le confinement.

Mes fils aînés étaient jeunes collégiens. Mon mari et moi continuions à leur refuser le smartphone qu’ils réclamaient depuis le CM2. Nous avions cédé pour une tablette de famille sur laquelle jouer à deux jeux vidéos, une demi-heure le mercredi, et une demi-heure le week-end.
 

S’ils râlaient ? Oui, régulièrement.

« Tout le monde a un téléphone sauf nous ! ». Nous tenions bon et leur répétions qu’à nos yeux, les équiper d’un accès aux réseaux sociaux à leur âge équivalait à les jeter dans la rue, seuls, en pleine nuit, et quasi nus.

Alors quand ce jour-là, j’ai trouvé l’objet de leur bizarrerie, je suis tombée de haut. La tablette était là, sous l’oreiller d’un des lits. Je l’ai saisie, ai passé en revue l’historique des sites internet visités. Ils indiquaient que depuis plusieurs semaines, une à trois vidéos pornographiques avaient été visionnées un jour sur deux.

Le contrôle parental installé sur la tablette ? Inefficace. Les règles concernant usage et lieux de stockage de la tablette ? Inexistante à l’époque. Non, nous n’étions, mon mari et moi, pas vraiment conscients de ce risque.
 

Nous ne pouvions pas y croire.

Chez nous, il n’y a pas de télévision, et internet n’a pas encore détrôné notre bon vieux Larousse… « Nos enfants ? Non, pas eux ! D’abord ils n’ont pas d’accès à internet, et puis ils n’iraient jamais voir ça. En plus, nous avons une belle relation avec eux, ils viendraient nous parler s’ils avaient des questions ! », pensions-nous. Et ils nous en posaient des questions, souvent même.

« C’est quoi, tomber amoureux ? »

« Raconte-moi encore le jour de ma naissance »

« Par où naissent les bébés ? ».

Et je leur parlais assez souvent – pensais-je – des transformations du corps à la puberté, des relations entre les sexes, de harcèlement à l’école, d’intimité, etc…

Mais ce jour-là, c’est à Google qu’ils l’avaient posée, leur question : « Comment embrasser une fille ? ». La réponse a été trash. Pour eux avant tout. Et pour nous en tant que parents.
 

Nous avons réagi en plusieurs temps :

D’abord avec une réunion au sommet pour leur demander ce qui les avait le plus choqué, pour les aider à démêler leurs sentiments contradictoires, pour leur expliquer comment ces vidéos étaient arrivées jusqu’à leurs yeux innocents, et pourquoi peut-être elles leur avaient donné envie d’en voir d’autres. Ensuite nous avons établi des règles (contrôle parental réinstallé, tablette à laisser dans le salon etc..).

Dans un deuxième temps, j’ai tenté d’absorber cet évènement. J’ai fait des recherches. Les statistiques m’ont sauté à la figure : la moyenne d’âge pour la première exposition aux images pornographiques est 11 ans aujourd’hui.

J’ai eu la stupéfaction d’apprendre que les vidéos pornographiques étaient devenues une référence pour la vie sexuelle des jeunes adultes. J’ai été horrifiée de découvrir le nombre de jeunes gens dont la dépendance à la pornographie avait ruiné la vie amoureuse. J’ai eu envie de réagir sur le plan juridique, d’interpeller les politiques. Mais ce n’était conforme ni à ma compétence ni à mon état d’esprit. J’ai donc choisi de changer chez moi ce que je souhaitais voir changer dans le monde, en modifiant radicalement ma façon d’éduquer mes enfants aux questions du corps, des relations affectives et de la sexualité. Cela a été le troisième temps de ma réaction.
 

Je me suis mise à parler à mes enfants, beaucoup plus que ce que je faisais avant.

J’ai vite remarqué qu’en me contentant d’attraper les occasions au vol, j’avais quasiment chaque jour un sujet de choix sous les yeux. Je fais les courses au supermarché : nous passons devant les coupes menstruelles et mon fils me demande ce que c’est. Avant, j’aurais dit : « C’est pour les femmes qui ont leurs règles ».

Là j’ai répondu précisément, du nom de la coupe jusqu’au cycle féminin. À ma grande surprise, il n’a pas fui vers le rayon confiture à ce moment-là, mais m’a écouté attentivement, ainsi que ma fille, plus jeune, qui suivait. Le lendemain, j’entends une blague fuser entre mes deux fils sur la taille de leur sexe. Je renchéris sur le même ton humoristique en leur disant qu’ils n’ont aucune inquiétude à avoir sur leur taille, chacun, et explique que la taille des sexes dans les films pornographiques est souvent trafiquée, en tous cas hors norme. C’est ainsi que, depuis quelques mois, le sexe et le corps en général sont devenus des sujets habituels, que nous osons tous aborder malgré la pudeur de chacun et en tenant compte de leurs âges différents. 

Mais pendant ce troisième temps de ma réaction, quelque chose en moi bouillonnait toujours de colère. Alors que je savais la totalité de nos enfants exposée, je voulais faire plus que ma goutte d’eau auprès de mes enfants. Ce qui sous-tend ma façon d’exercer mon métier de psychologue – et ma vie de femme – c’est une intention profonde d’aider les autres à dire, à se dire, et à aimer mieux. Alors pourquoi pas aider les parents à dire ce qui est difficile, à parler de ces sujets tabous dans de nombreuses familles ?

J’ai en effet acquis l’intime conviction qu’outre une loi adaptée et appliquée, une nouvelle façon d’éduquer nos enfants est nécessaire pour les protéger des effets potentiellement dévastateurs de telles images.
 

Nous, générations sans écrans, avons été peu ou pas éduqués à la sexualité.

Elle est restée de l’ordre de l’intime, du secret. Mais l’arrivée d’internet dans la vie de nos enfants a tout changé de cette notion d’intime. Ils ont accès à des images sur tous les sujets, se mettent en scène sur les réseaux sociaux, et ce sont ces images qui influencent, voire régissent pour les plus « accro », leurs vies d’adolescents. Les discussions qu’ils n’ont pas avec leurs parents, c’est sur internet qu’ils les vivent. Pas étonnant dans ce contexte que les vidéos pornographiques fassent largement office d’éducation sexuelle aujourd’hui…

Oui, il est nécessaire à mes yeux, pour que nos enfants sachent quoi faire de ces images qui font effraction dans leur psychisme, et pour qu’ils vivent une vie amoureuse épanouie à l’âge adulte, de les mettre dans un bain d’éducation à l’amour depuis leur premier jour.
 

Comment ?

En commençant dès le plus jeune âge à leur parler de leur corps, d’amour, de relations, de consentement, etc. Que ce sujet devienne pour eux aussi évident que l’apprentissage du vélo, qu’on en parle aussi longtemps que nécessaire, comme on leur apprend à traverser la rue sans se faire écraser pendant de longues années avant de les laisser faire seuls. En adaptant nos propos à l’âge de nos enfants bien sûr. 

Forte de ces convictions, j’ai eu l’idée en 2020 de monter une plateforme gratuite de capsules vidéos destinées aux parents, pour leur donner les mots pour parler à leurs enfants de ce sujet difficile pour beaucoup d’entre eux. Le 31 décembre 2020, je formulais à voix haute devant mon mari et quatre amis le vœu que 2021 voie cette plateforme éclore, quand à ma grande joie, l’un d’entre eux, génie informatique à mes yeux, a proposé de la créer avec moi, lui sur le plan technique, moi sur le plan du contenu.

Nous avons passé un mois et demi à travailler d’arrache-pied et de tout cœur à cette plateforme, mobilisant une dizaine de compétences bénévoles autour de nous, rognant sur les heures de sommeil.
 

Et puis, coup de théâtre extraordinaire :

Le 10 février dernier, le gouvernement a annoncé la sortie d’une plateforme destinée aux parents qui veulent protéger leur enfant de la pornographie sur internet.

Cette plateforme, je la trouve remarquablement bien faite :

  • Tous les opérateurs de téléphonie s’y sont associés pour proposer des liens facilitant l’accès à leur logiciel de contrôle parental.
  • Beaucoup de réseaux sociaux également, pour contribuer à protéger nos enfants.
  • Et puis elle regorge de contenus pour les parents et pour les ados, classés par sujets, par âge, ainsi que de ressources à lire ou à écouter, et des liens vers des sites internet partenaires.
  • On y entend aussi bien un témoignage d’une jeune actrice du X, qui explique comment se passent les tournages, que les explications de psychiatres sur l’effet de ces images sur le comportement de nos enfants à l’adolescence, ou encore les mots d’un psychologue pour savoir parler aux tout-petits de leurs corps, mais aussi des capsules courtes sur le fonctionnement de chaque réseau social.

 

Je n’ai qu’un mot, géant, adressé au gouvernement : MERCI !

J’en viens à me sentir aussi pleine de reconnaissance pour cet épisode douloureux vécu en famille, car il m’a permis d’ouvrir les yeux. Non, mes enfants ne m’auraient jamais parlé de ces vidéos si je ne les avais pas surpris. Et je n’aurais pas pu croire toute seule que ça leur était arrivé. Et oui, ils en ont sans doute vu d’autres depuis, malgré toutes mes précautions.

J’ai passé beaucoup de temps sur cette plateforme, j’ai des idées pour l’enrichir, et je suis prête à aider à la faire connaître.
 

Courez-y, naviguez dessus, choisissez des vidéos, informez-vous :

  • Oui, votre enfant sera — ou a déjà été — exposé, comme tous les enfants, à des images pornographiques.
  • Non, personne ne le souhaite pour son enfant.
  • Mais n’est-ce pas à nous, parents, d’en faire l’occasion d’éduquer nos enfants à aimer leur corps et celui de l’autre, d’aiguiser leur esprit critique en les outillant contre des dangers d’internet ?

 

Quelque chose me dit que nous avons beaucoup, beaucoup à y gagner.

*Voici aussi un autre lien vers une courte vidéo que je vous conseille de regarder en guise d’introduction.

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