S’apaiser après un accouchement difficile

Pourquoi accompagner les femmes après un accouchement traumatique ?

 

Un article écrit par Amélie Henry – Fondatrice DES ECOUTEUSES

Article Amélie Henry

Il y a huit ans naissait mon premier enfant.

Après ce premier bébé, j’en eus un second, puis un troisième. Malgré certaines complications, je fus globalement respectée pendant mes accouchements.

Mais pendant ce temps, autour de moi, j’entendais trop d’histoires d’accouchements anormalement douloureux, où brutalité, mépris de la femme qui accouche et déceptions laissaient les jeunes mères dans un profond désarroi et une grande solitude.

J’ai longtemps contenu ma colère tout en faisant de mon mieux, au gré des rencontres et des besoins, pour soutenir les femmes victimes d’un système de naissance trop souvent déshumanisant et brutal.

Tout ce que j’entendais me désolait et me révoltait. Comment prendre confiance en soi et en son bébé après pareille épreuve ? Comment vivre pleinement le devenir mère ? Comment ne pas se sentir spoliée de cette joie primaire que peut procurer la naissance de son petit ? Comment apporter à son enfant et au monde ce que l’on a de meilleur lorsqu’on a été meurtrie dans un moment aussi fondamental ?

Et puis, un jour de décembre, alors que j’étais enceinte de mon troisième bébé, je tombai sur un petit cahier oublié, dans une boite d’archives familiales. Ce jour-là, je me souviens que j’étais envahie depuis le matin par la tristesse de ne pouvoir partager avec ma mère la joie de l’échographie toute fraiche qui nous annonçait une petite fille en pleine forme. Ma mère était décédée brutalement plusieurs années auparavant, bien avant la naissance de mon aîné. Je n’avais donc pu partager avec elle aucune joie de future ou jeune maman, et ce jour-là, c’était particulièrement douloureux.

J’ouvris ce petit cahier, donc. Il ne contenait qu’un seul texte : le récit de ma naissance.

Avant même d’en commencer la lecture, c’est ma mère que je vis, derrière cette écriture qui dansait sous mes yeux. Je la revis immédiatement, ma mère, quand elle écrivait de ses mains fines et menues avec son stylo-plume Waterman. C’est d’abord cela qui m’émut : revoir son écriture, bien formée et un peu enfantine. Une écriture sans personnalité marquée mais, pour moi, reconnaissable entre toutes.

Avidement, presque sans respirer, je lus ce texte, écrit à l’occasion de mes dix-huit ans semble-t-il. Avec humour et tendresse, ma mère y décrivait ma naissance, notre première et immense rencontre. Les traitements brutaux qui lui avaient été infligés ce jour-là à la maternité étaient clairement énoncés – bien qu’avec pudeur – mais la grandeur de ce qu’elle racontait n’en était pourtant pas altérée.

J’arrivai à la fin de ces huit pages émerveillée, la gorge serrée de tendresse et d’émotion : je venais de passer quelques instants avec ma mère, pourtant disparue depuis dix ans et à qui je n’avais pas pu dire au revoir.

Depuis près de quinze ans déjà, j’écrivais. Au boulot (que j’ai quitté depuis !). Dans la vie de tous les jours aussi, quand autour de moi, un copain ou un voisin avaient besoin d’une plume affutée pour se défendre des mesquineries du quotidien. Et puis j’écrivais pour moi toute seule, sans en parler beaucoup.

J’écrivis ainsi des centaines de courriers, juridiques et administratifs, des dizaines de rapports et d’argumentaires, mais aussi des textes de fiction ou de courtes vignettes que m’inspirait la vie dans ses petits et grands moments.

A cette époque, j’avais déjà pris la décision de changer de métier. J’attendais la fin de ma grossesse pour préciser mes projets orientés vers l’écriture et la périnatalité.

Mais ce jour de décembre, tout prit sa juste place et s’imbriqua avec un sens nouveau, limpide : le plaisir que j’ai à écrire, l’émotion que me procure invariablement toute naissance, l’énergie que je déploie si facilement quand il faut terrasser Goliath, ma formation en droit et en sciences politiques, ma colère toujours intacte face à l’injustice et au mépris. Et aussi, le départ prématuré et violent de ma mère qui m’avait plongée, dix ans durant, dans les rouages obscurs et épuisants de la Justice française.

Les larmes m’aveuglant presque, je refermai le petit cahier et je décidai ceci : voilà comment j’allais aider ces femmes, j’allais les aider à restaurer ce qui avait été saccagé et à révéler la puissance et la beauté de leur accouchement. J’allais m’y mettre à plein temps et en faire mon métier pour qu’elles aussi, en dépit de la souffrance et de la violence subies, puissent disposer de cet immense et inaltérable trésor. Pour qu’elles aussi puissent transmettre à leur tout-petit la lumière apportée par sa naissance.

J’ai alors élaboré une méthode d’accompagnement à partir des besoins exprimés par les femmes que j’ai pu interroger : le besoin de comprendre, le besoin de faire savoir et le besoin de se réconcilier avec cette expérience.

Pour cela, j’utilise l’écriture et les mots.

 

Les mots comme arme et comme soin

Mes accompagnements durent de 8 à 15 semaines environ, selon les étapes que ma cliente souhaite réaliser.

Comme les rencontres se déroulent en ligne, mes clientes sont tranquillement installées chez elles, peuvent se faire un thé et même donner sein ou biberon à leur bébé si besoin.

Au début, il y a celles qui ne peuvent que m’écouter, sans parvenir à prononcer une phrase entière tant elles pleurent de ce qu’elles ont vécu. Il y a aussi celles dont les larmes ne sortent pas et dont les mots restent bien rangés et bien sages. Elles ont juste eu la force de me contacter, de chercher de l’aide, mais après ça, les mots restent coincés, ficelés qu’ils sont par trop d’émotions.

Toujours, elles ont la volonté d’agir pour aller mieux mais ne trouvent ni la direction ni la manière. Elles se sentent très souvent seules et impuissantes face à l’épreuve qu’elles ont traversée.

Alors, je les aide à donner suite à cette expérience en se servant des mots pour agir et pour s’apaiser.

D’abord, dans la première phase de l’accompagnement, les mots servent à apprivoiser ce qui s’est passé. Une expérience dite et écrite perd de sa sauvagerie pour celui qui l’a vécue. Cette étape est assez longue mais c’est elle qui permet de tout décortiquer, de fractionner le problème pour transformer l’immense montagne de chagrin ou de colère en plusieurs petites montagnettes plus faciles à gravir. C’est l’étape où nous revenons concrètement mais délicatement sur les éléments douloureux de l’expérience d’accouchement. Nous la traduisons notamment en y apportant des éléments d’ordre médical et juridique. Les choses étant nommées, elles deviennent beaucoup plus claires et donc moins difficiles à affronter.

Ensuite, ensemble, nous cherchons de quelle manière ma cliente peut retrouver voix au chapitre, dénoncer ce qu’elle a vécu, expliquer comme elle souffre et comme cela n’est pas acceptable.

En fonction des faits, des forces en présence et des priorités de celle que j’accompagne, nous définissons une stratégie et un mode d’action. A ce moment-là, je l’aide à s’exprimer avec des mots dans lesquels elle se sent bien. C’est cela, me semble-t-il, qui contribue beaucoup à la libération de la parole et à la restauration du sentiment de solidité. Ces mots doivent être travaillés et choisis puisqu’ils ont ici vocation à être transmis à ceux qui sont intervenus dans cet accouchement malheureux. Ils visent à restituer leur puissance d’action et leur assurance à mes clientes car elles ont souvent peur des réactions que pourrait susciter leur démarche. En plus d’être précis, juste et assumé, le propos est étayé, s’il le faut, par des éléments juridiques fiables.

Ces mots sont transcrits par mes soins dans des courriers que je construis avec le souci du détail et que je veux fidèles à la personnalité de ma cliente tout en lui permettant de montrer sa crédibilité. Ces courriers, selon l’action que l’on souhaite déclencher, seront envoyés à une maternité, à un médecin, à un Conseil de l’ordre… ou bien il s’agira de simples textes lus autour d’un thé à un conjoint ou un proche dont on attend compréhension et soutien.

Enfin, il y a la phase qui enracine l’apaisement et apporte une nouvelle lumière sur l’expérience d’accouchement. C’est là que l’on réunit tout ce qui a été dit au fil des séances, où toutes les pépites cachées de cet accouchement se conjuguent pour donner lieu à un récit de naissance fidèle à la réalité, mais fort et lumineux. C’est moi qui écrit ce texte et je le propose ensuite à ma cliente. Souvent, ce qui les marque le plus à cette étape est la nouvelle perspective que ce récit ouvre sur leur expérience. Elles me disent réussir enfin à cohabiter avec ce moment difficile sans tenter de l’oublier (ce qui est vain !) et surtout sans être dévastée par le simple fait d’y penser. Elles peuvent garder ce texte précieusement pour le transmettre à leur enfant en temps voulu au lieu de faire de sa naissance un tabou douloureux. En cela aussi, c’est une libération : la transmission est possible.

Au tout début de leur accompagnement, certaines clientes m’ont déjà dit : « Je ne vois pas du tout comment tu vas pouvoir tirer quoi que ce soit de cette boucherie… » Mais finalement, on y arrive, du moment que les étapes précédentes ont été complètement réalisées. Cette étape du récit de naissance apaisé ne peut intervenir qu’après un processus de mise en mots et de réappropriation. Et qu’après avoir posé un certain nombre d’actes forts d’affirmation de soi, ce qui passe, parfois mais pas toujours, par le recours à des procédures formelles de dénonciation dans lesquelles j’accompagne mes clientes étroitement (demande de médiation, saisine d’un Conseil de l’ordre, par exemple).

 

Pourquoi accorder tant d’importance à l’écriture et au récit ?

Avec les mots, on peut se défendre et se faire entendre, d’abord. Et l’on peut façonner le réel, aussi. Comme le bloc d’argile d’un céramiste. On peut le façonner, le travailler et lui donner la forme que l’on décide. Ainsi, même a posteriori, on peut retrouver du pouvoir dans une expérience, à travers le récit que l’on s’en fait et le regard que l’on choisit d’y porter.

Et puis, le récit, c’est raconter. Ce qui dépasse complètement le simple fait de décrire. J’ai observé que la plupart des femmes qui ont vécu un accouchement difficile n’avait pas la place pour raconter cette expérience. La décrire, oui, à demi-mot parfois, pour ne pas heurter la sensibilité ou la pudeur de leur interlocuteur ; ou en témoigner, dans un cercle de victimes, virtuel ou non, souvent anonymisé. Cela peut être libérateur mais ne va pas, selon moi, assez loin dans le besoin de dénoncer et d’agir personnellement qu’éprouvent beaucoup de femmes.

Or, (se) raconter une expérience traumatique, c’est ce qui permet de la rendre intelligible, de lui donner du sens, et donc, de la traverser. Et pour que ce récit soit libérateur, il faut, selon moi, lui ménager de l’espace pour exister, lui octroyer du temps et le nourrir avec les mots justes. Etre accompagnée dans ce cheminement et dans la construction de ce récit me semble, à ce titre, toujours bénéfique et souvent indispensable.

 

Leur voix, des mots, ma plume

Tout au long de cet accompagnement, avant chaque séance, mes clientes écrivent elles-mêmes, en réalisant les ateliers que je leur propose. Ce sont elles qui apportent la matière première. Elles énoncent et apprivoisent leur propre expérience.

Avec ces ateliers, je les invite à se pencher sur le cours des évènements, à explorer les zones floues, à décrire des émotions, à écrire de courts textes. Je leur propose aussi des contenus audio et vidéo. Tout cela est fait pour les aider à définir exactement ce qu’elles veulent dire et la manière dont elles veulent le faire.

Le contact aux mots – au papier, même – est important. Par contre, nul besoin de maîtriser spécialement l’écriture ! Lors de la réalisation des ateliers, c’est le sens et l’intention des choses qui sont importants, pas leur forme. La forme, c’est surtout mon travail.

Pendant les accompagnements, j’écris moi aussi beaucoup. J’aide à poser les mots, je les mobilise et les agence. Je propose des procédures, des courriers et des récits en fonction de ce que j’entends et comprends de mes clientes. Même si ce n’est pas toujours au même moment, elles me disent souvent : « C’est exactement ce que je voulais dire mais je ne savais pas comment le dire, comme ça fait du bien ! »

Et là, je vois que la libération est à l’œuvre. Parce qu’elles deviennent sûres d’elles-mêmes et de leur légitimité à agir. Elles trouvent, à travers ces mots, l’aplomb et le courage de s’affirmer. Elles découvrent le confort des mots justes, taillés pour elles, qu’elles peuvent brandir en toute sécurité. C’est souvent ce qui leur fait défaut jusque là. Et cela n’a rien à voir avec le niveau d’érudition ou la capacité à manier la langue. Les femmes que j’ai accompagnées jusqu’à maintenant savaient parfaitement s’exprimer. Mais quand il s’agit d’une telle épreuve, où se sont mêlées souffrance extrême, humiliation et déception, il est vraiment difficile de trouver seule le chemin de l’expression et de l’affirmation tout en étant sûre des procédures à entreprendre.

Je vois mon rôle comme celui d’un interprète ou d’un traducteur, celui qui, dans un dédale complexe ou une contrée lointaine et étrangère, guide et rend possible l’expression, en confiance et en sécurité. Car c’est bien de cela dont ont besoin de nombreuses femmes pour agir et se reconstruire après un accouchement traumatique : avoir confiance en elles et en leur discours tout en se sentant en sécurité (y compris juridique) dans les actions qu’elles posent.

Encouragée par les résultats que mes accompagnements produisent pour mes clientes, et chaque jour plus convaincue des vertus réparatrices du récit, je réfléchis d’ores et déjà à déployer certains éléments de ma méthode au profit des femmes qui ont eu à vivre un deuil périnatal (décès du bébé autour de la naissance, interruption de grossesse, fausse couche tardive…) pour les aider à donner corps à cette relation singulière qu’elles ont eue avec leur tout-petit.

Mais ça, ce sera peut-être le prochain chapitre de l’histoire…

 

Amélie Henry, fondatrice des Écouteuses

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